Fac de médecine
Le grand gâchis
Amphis bondés, cours expéditifs, moyens dérisoires... Caroline Brizard a plongé dans le grand bain avec les étudiants de première année de médecine de Lyon. Noyade garantie
Coincée entre deux étudiants, Céline écrit sans relever la tête, mal installée sur l'étroite planche de bois qui lui sert de table. Le vieil amphithéâtre Hermann, murs de tôle et travées jonchées d'emballages divers, est plein à craquer. Très loin sur l'estrade, devant son rétroprojecteur antédiluvien, le professeur égrène son exposé sur le système de défense de l'organisme.
Bac S en poche, Céline s'est inscrite en première année de médecine à Grange-Blanche, l'une des facultés de Lyon, sans imaginer ce qui l'attendait. «J'avais travaillé dans un hôpital cet été auprès des malades, pour avoir une approche du milieu médical, confie-t-elle, le visage sérieux, la voix posée. Mais je ne m'attendais pas à ce que cette année soit si dure. Il faut ingurgiter des quantités de connaissances très précises, vérifier sans arrêt qu'on n'oublie rien...» Et angoisser le reste du temps. Dans un mois, elle passe le concours-couperet de la fin de première année, ce quitte ou double qui se joue en quelques épreuves, moitié en février, moitié en mai, et dont dépend son avenir professionnel. «A la première question de physiologie, je tremblais tellement quej'ai coché malgré moi une case», se souvient Vincent, un redoublant.
A Grange-Blanche, ils sont 700 postulants pour 110 places en médecine, plus une quarantaine en odontologie, pharmacie, et maïeutique (sages-femmes). Ils peuvent tenter leur chance deux annéesde suite. Et s'ils échouent encore ? «Ils ont tout perdu», explique Laurence, une brune mince et fatiguée. Sauf s'ils ne sont pas trop mal placés pour bénéficier d'une équivalence en première année de physique, de biologie ou même de droit. «Injuste, inique, mal fait...» : la profession n'a pas de mots assez durs pour qualifier le concours sous forme de QCM, des questionnaires à choix multiple, en biologie moléculaire, anatomie, chimie... où il faut cocher le plus vite possible le maximum de bonnes réponses. «Ce bachotage n'apprend pas à réfléchir. Il sélectionne les étudiants uniquement sur l'intégration des connaissances, et fait l'impasse sur les qualités humaines requises pour faire un bon médecin», regrette Jean-François Guérin, professeur d'embryologie. Les réveils sont parfois durs. En troisième année, certains de sesétudiants abandonnent : «Ils réalisent unpeu tard qu'ils ne supportent pas la relationau malade.» Un vrai gâchis. Les études sont victimes de leur succès. «La fac, submergéepar les étudiants de première année, est incapable de les encadrer correctement», résume Virginie Prade, présidente de l'Association nationale des Etudiants en Médecine de France (ANEMF). De fait, Grange-Blanche assure le minimum syndical. Seize heuresde cours magistral, deux heures d'études dirigées, et puis circulez ! «Nous n'avons pratiquement pas de contact avec nos étudiants», reconnaît Jean-François Guérin.
Comme beaucoup de ses copains, Céline quitte la fac après les cours pour gagner son véritable QG. A trois pas de là, le cours Galien est une de ces «boîtes à colles» qui assurent le service que l'université est incapable de fournir. Dans un immeuble moderne, des bureaux ont été transformés en salles de classe. Coachés par des étudiants de deuxième ou troisième années, on y vient travailler, passer des QCM blancs... et trouver un peu de réconfort. A l'heure du déjeuner, la cafet' fait le plein. Certains ont quasiment élu domicile ici. «J'habite chez mes parents, mais je ne les vois jamais. On se téléphone!», soupire une demoiselle en chemisier bleu. Les études de médecine sont peut-être gratuites, mais pour réussir, il faut payer le prix fort : entre 1 000 et 2 000 euros par an pour ce strict régime d'encadrement. «Le secteur privé profite de la situation», déplore Xavier Martin, le doyen de la faculté de médecine de Grange-Blanche.
Au CHA, institution gérée par les jésuites, en face de la piscine du Rhône, la note est moins lourde (640 euros pour l'année). Le père Deverre confesse une mission morale : «Aider l'étudiant à trouver un équilibre entre le travail et la détente, et à évaluer l'efficacité de son travail.» Le concours a ses limites, bien sûr, mais «il teste aussi une agilité intellectuelle et une résistance au stress, des qualités requises en médecine». Ici, comme dans les autres boîtes à colles, on affiche par faculté les résultats des QCM blancs hebdomadaires, «pour voir si l'on est dans les clous», explique la brune Laurence en soupirant.
Côté fac, un étudiant de troisième année, Brice Touraut, zébulon bénévole et terriblement chaleureux, organise la riposte en relançant le «tutorat», sur lemême principe que dans le privé, mais gratuit. Les tuteurs, eux, sont payés 50 euros par colle. Ce n'est pas le Pérou. « On veut surtout transmettre aux premières années notre expérience», explique Brice Turaut. Apprendre, retenir, rabâcher. «Tous les jours de huit heures à vingt-deux heures», martèle Céline. Mais c'est promis, elle refait surface le soir du 22 mai. Après les épreuves.
Caroline Brizard
Le Nouvel Observateur